8 SEPTEMBRE 2015

Tuer la profession

ou quand le succès repose sur le travail d'équipe
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Le 1er juin dernier, le Collège des médecins du Québec, l’Ordre des pharmaciens du Québec et l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec présentaient conjointement un énoncé de position sur la collaboration interprofessionnelle. Trois semaines plus tard, soit le 20 juin, les articles de la Loi modifiant la Loi sur la pharmacie (projet de loi n° 41) permettant aux pharmaciens d’exercer de nouvelles activités professionnelles entraient en vigueur.

Il n’en fallait pas plus pour que ces deux nouvelles consécutives ravivent des sentiments de frustration, d’injustice et des réflexes de protectionnisme professionnel face à ce qui était perçu comme de la concurrence. « En agissant de la sorte, le Collège est en train de tuer la profession » nous écrivait un de nos membres. Ces réactions, prévisibles et compréhensibles, méritent d’être prises au sérieux parce qu’elles reflètent un grand besoin d’information et de formation.

Dire que la pratique de la médecine a considérablement évolué au cours des 30 dernières années est une évidence. C’est le cas, également, de toutes les autres professions de la santé dont les curriculums de formation se sont grandement enrichis. Ces intervenants sont devenus, dans la dispensation des soins de santé, plus que des collaborateurs du médecin : ce sont des professionnels à part entière, assumant pleinement la responsabilité de leur part de prise en charge du patient. Cette évolution s’est vue confirmée en 2003 par l’entrée en vigueur de la Loi modifiant le Code des professions et d’autres dispositions législatives dans le domaine de la santé (projet de loi no 90), redéfinissant ainsi les champs d’exercice et de responsabilité des professions de la santé. Du même coup disparaissait la notion, maintenant périmée, de « délégation d’actes », expression que j’entends encore 12 ans plus tard.  Nous sommes alors passés de « Ai-je le droit de le faire? » à « Ai-je la compétence pour le faire et en assumer pleinement la responsabilité? ».

Cette évolution historique est survenue non seulement à cause du changement des pathologies - auparavant aiguës, elles sont aujourd’hui chroniques -, mais également en raison de la complexification grandissante des traitements et de la fragmentation des savoirs et des compétences. Le médecin ne peut plus savoir tout ce que la médecine sait!

Par analogie avec le sport, on pourrait dire que la pratique médicale est passée du sport individuel au sport d’équipe. Le sport individuel met toute l’équipe au service de l’individu qui performe. C’est la vision, toujours présente, de plusieurs médecins qui voient dans l’interprofessionnalisme une équipe à leur service. Mais la réalité ressemble déjà, et ressemblera inévitablement de plus en plus, à celle d’un sport d’équipe comme le hockey ou le soccer, où chacun des membres, y compris l’entraîneur, ne peut gagner qu’avec les autres, où chacun a son rôle et où le succès repose sur la synergie des compétences.

Et ce n’est pas tout. Le patient lui-même fait partie de l’équipe, et c’est pour lui, au fait, qu’elle existe…

Ce n’est pas parce qu’on change la façon de faire du sport qu’on tue le sport.

Yves Robert, M.D.
Secrétaire
Collège des médecins du Québec


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Commentaires

Cet éditorial est pertinent et rédigé de façon très respectueuse. Personnellement, je ne comprends pas cette peur de l'interprofessionnalisme quand les rôles de chacun sont bien définis et que chacun est responsable de ses actes. À l'heure où laboratoires, radiographies, signes vitaux et notes infirmières sont disponibles en ligne, il est particulièrement important de rappeler que le patient fait partie de l'équipe. Il est tout de même sidérant que le temps passé au chevet du patient soit si limité par rapport au temps passé à consulter les rapports et analyses... et ce, malgré des journées déjà très longues.

La médecine en 2015 représente un réel défi de mise à jour, de gestion du temps, de gestion de l'information, particulièrement pour les mamans ou papas qui ne souhaitent plus dédier 100 % de leur vie au travail. Il est d'ailleurs très dommage qu'il n'existe pas la possibilité de PREM à temps partiel, alors que le temps partiel est accepté dans de multiples secteurs de travail... comme si les médecins devaient rester dans une position de prestige et de surhomme/surfemme capables de gérer des semaines de travail de 65 heures et une vie de famille épanouie. Si le travail d'équipe peut rendre les journées de travail moins lourdes et le travail plus efficient, tant mieux! Il faut se rappeler toutefois que, à l'heure des compressions budgétaires, le nombre d'infirmières cliniciennes et de pharmaciens est limité au sein d'un établissement et même en centre universitaire, on ne parvient pas à obtenir l'ajout d'un pharmacien ni d'une deuxième infirmière clinicienne si facilement, même si leur soutien y serait si apprécié... comme quoi il y a toujours un délai important entre les projets de  loi et leur application véritable.

Marie-Noëlle Pépin
Néphrologue


Combien sont-ils ces médecins réfractaires à l'interdisciplinarité? Existe-t-il des données là-dessus?

Parfois, des voix dissidentes et isolées obtiennent beaucoup, sinon trop d'attention, en particulier de la part des médias généralistes. Ces derniers finissent par conclure, et par transmettre à la population, que les médecins refusent de collaborer avec d'autres professionnels de la santé. Je pense que c'est faux en général. 

Ce que je vois autour de moi, ce sont plutôt des médecins qui voudraient bien confier des tâches à d'autres professionnels compétents, mais qui n'y ont pas accès. Tel que l'écrit la docteure Pépin, obtenir l'ajout d'infirmière ou de pharmacien à l'équipe de soins s'avère difficile en milieu hospitalier. En cabinet, sauf pour les GMF, cette interdisciplinarité repose sur le financement par le médecin. 

Je crois qu'il faut, surtout en s'adressant aux médias, mettre en évidence que cette opposition au travail interdisciplinaire est minoritaire.

Jana Havrankova
Endocrinologue
Saint-Lambert