Soigner les sans adresses : pistes et solutions

En croissance au Québec, l’itinérance est un enjeu complexe, étroitement lié à de nombreux problèmes de santé physique et mentale. Comment mieux accompagner et soigner les personnes sans domicile fixe? Le 7e Rendez-vous du Collège, tenu le 18 mars dernier, s’est penché sur la question.

Nourri par les points de vue d’experts et d’intervenants de terrain, le webinaire a éclairé les multiples facettes de cette réalité. Plusieurs pistes de solutions concrètes émergent de cet échange de 90 minutes, animé par Jacques Tétrault, directeur des communications et des affaires publiques au CMQ. En voici l’essentiel!

Au Québec…

10 000 personnes sont en situation d’itinérance visible

47 % d’entre elles se trouvent à Montréal

Parmi ces personnes…

  • Les hommes sont majoritaires
  • Les communautés autochtones sont fortement surreprésentées

Source : Ministère de la Santé et des Services sociaux (2023). Dénombrement des personnes en situation d’itinérance visible au Québec. Rapport de l’exercice du 11 octobre 2022, p. 58, 291.

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Une responsabilité sociale des médecins

En ouverture de ce webinaire, le Dr Mauril Gaudreault, président du CMQ, aborde directement l’enjeu : comment mieux soigner et accompagner la patientèle sans logis? Comment éviter que les urgences demeurent des portes tournantes pour ces personnes? Il rappelle que la communauté médicale a une responsabilité sociale envers l’ensemble de la population, y compris les personnes en situation d’itinérance.

Dans cette optique, le CMQ a récemment mis sur pied un groupe de réflexion réunissant divers types d’expertises : « Des médecins, bien sûr, mais aussi d’autres professionnels et intervenants. Une personne du groupe a vécu elle-même une situation d’itinérance », précise le Dr Gaudreault.

D’ici l’automne, le groupe proposera un positionnement et des pistes de solutions pragmatiques. Son rapport inclura des actions à poser par le CMQ et des recommandations pour les décideurs en santé.

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Mieux loger, mieux accompagner

Sonia Bélanger, ministre de la Santé – aussi responsable des Aînés et des Proches aidants, des Services sociaux et de la région des Laurentides – salue la création de ce groupe de réflexion au CMQ. Elle souligne que l’itinérance est en hausse au Québec, une tendance que confirmeront prochainement de nouvelles données.

Au-delà des chiffres, le profil des personnes concernées évolue : bien que les enjeux de santé mentale et de toxicomanie fassent toujours partie du tableau, on observe davantage de personnes âgées, de femmes et de jeunes adultes issus de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ).

Alors que le Plan d’action interministériel en itinérance 2021-2026 arrive à échéance, la ministre a demandé qu’il soit prolongé d’un an et qu’un bilan soit dressé. Elle insiste toutefois sur un point : le gouvernement ne peut agir seul. La collaboration entre les différents acteurs – professionnels du réseau, municipalités, organismes communautaires – est essentielle. Elle souligne d’ailleurs le leadership des villes dans ce dossier.

Pour répondre à la crise, deux priorités se dégagent : le logement social et l’accompagnement. En 2025, plus de 10 000 logements abordables ont été construits, et 9000 autres sont en chantier. En parallèle, afin de soutenir la réaffiliation sociale, « les services psychosociaux et médicaux doivent être à la hauteur », affirme la ministre.

Dans son plus récent budget, dévoilé tout juste après le webinaire, Québec a d’ailleurs prévu une enveloppe de 264 millions de dollars sur 5 ans pour soutenir les personnes en situation d’itinérance. Une somme qui aidera à combler le vide laissé par le retrait d’une aide du fédéral de 25 millions de dollars pour réduire les campements.

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Intervenir sur le terrain

Le chef du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), Fady Dagher, rappelle que les défis liés à l’itinérance touchent autant les policiers que les médecins. Selon lui, les interventions doivent s’inscrire dans un continuum d’actions, qui englobent la prévention et le suivi, et non se limiter aux situations d’urgence. Il propose notamment d’intégrer des stages sur le terrain pour certains résidents en médecine, afin de mieux comprendre la réalité de la rue et de contribuer à désengorger les hôpitaux.

Claude Pinard, président du comité exécutif de la Ville de Montréal et ancien pdg de Centraide du Grand Montréal, partage cette vision. Il suggère pour sa part de mieux documenter les profils des personnes en situation d’itinérance et de faciliter le partage d’information entre intervenants, pour une meilleure prise en charge. Il propose aussi de renforcer la présence de médecins de rue, en valorisant cette pratique et en adaptant leur mode de rémunération.

La toxicomanie et les troubles de santé mentale, liés à l’itinérance, ont aussi un impact sur le sentiment de sécurité des citoyens. Concernant le recours à la Loi P-38, une mesure d'exception qui permet l'hospitalisation forcée d’une personne en cas de danger grave et immédiat pour elle-même ou autrui, les deux dirigeants estiment qu’un débat de société est nécessaire.

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Des coûts sociaux astronomiques

La Dre Mylène Drouin, directrice de santé publique pour la région de Montréal, souligne la diversité des trajectoires qui conduisent à l’itinérance (passage en centre jeunesse, immigration, sortie de prison, précarité, dépendance, etc.) ainsi que la disparité des besoins de santé. Par conséquent, il ne peut y avoir de solution unique.

Parmi les facteurs contributifs, l’inflation et le coût du logement accentuent la précarité. « Ce qu’on voit dans la rue, c’est la pointe de l’iceberg », affirme la Dre Drouin. Au Québec, 510 000 personnes consacrent plus de 30 % de leur revenu à se loger, ce qui les place en situation de vulnérabilité. Les coûts sociaux qui en découlent sont énormes. Une étude en cours estime que les mauvaises conditions de logement entraînent 37 millions de dollars par an en consultations médicales, et 2 milliards de dollars en coûts de santé globaux, directs et indirects.

Enfin, bien que la situation soit moins critique au Québec que dans l’Ouest canadien, les décès par surdose touchent toujours de manière disproportionnée les personnes sans logis (26 % des cas en 2024). En 2025, la hausse de décès est moins marquée, ce qui démontre l’impact positif des approches de réduction des méfaits adoptées sur le terrain.

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L’itinérance n’est pas une maladie

Pour la Dre Marie-Ève Goyer, cheffe médicale des services en itinérance et dépendance pour les omnipraticiens au CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, il importe surtout de rappeler que « l’itinérance n’est pas une maladie; il s’agit d’un enjeu systémique ». Sans carte d’assurance maladie, sans code postal ni accès à Internet ou à un téléphone, obtenir une consultation est quasiment impossible. Ainsi, le réseau contribue à la marginalisation de cette patientèle, pour qui la seule option reste l’urgence.

« On demande aux médecins d’inscrire des patients dans les GMF… mais ça ne fonctionne pas pour les personnes sans adresses. Le système d’attribution des médecins n’est pas fait pour desservir ces populations », déplore la Dre Goyer.

Tout comme Claude Pinard à la Ville de Montréal, elle estime qu’il faudrait repenser le mode de recrutement des médecins, leur rémunération, ainsi que le cadre des GMF. Pour mieux outiller la communauté médicale, elle propose une liste de ressources, accessibles sur la page des Rendez-vous du Collège.

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Agir à la source

Surnommé le « psychiatre de la rue », le Dr Olivier Farmer note que la proportion de personnes itinérantes avec des problèmes de santé mentale sévères est en décroissance, bien qu’elle avoisine toujours les 50 %.

En 2013, il a cocréé le programme PRISM (Projet de réaffiliation en itinérance et en santé mentale), qui offre de l’hébergement et un suivi interdisciplinaire. « En 60 jours, on peut aider quelqu’un à sortir de la rue. Mais après, l’attente s’installe, car nous sommes tributaires des subventions pour le logement », explique-t-il. Investir dans les appartements de transition lui apparaît notamment comme une solution porteuse.

Sur le plan de la santé, il estime que les médecins ont un rôle global à jouer, tant en matière de prévention (vaccination) que de suivis pour les problèmes de base (hypertension, diabète, santé buccale, etc.). Pour lui, chaque rencontre avec un patient doit être l’occasion d’amorcer une trajectoire de soins, pour l’aider à sortir de la rue.

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Tisser des liens pour rebâtir la confiance

En phase avec cette vision systémique de l’enjeu, Valérie Fernandez, présidente de l’Ordre des travailleurs sociaux (TS) et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec, déboulonne le mythe de la responsabilité personnelle. « Personne ne fait le choix de la pauvreté. L’itinérance résulte souvent d’une absence de choix. »

Pour certains, la rue sera la seule alternative pour fuir, par exemple, un milieu violent. Pour d’autres, ce sera le résultat d’un choix difficile entre se loger, se nourrir ou payer ses médicaments. Ce dernier phénomène porte un nom : l’itinérance économique.

En milieu hospitalier, Valérie Fernandez conçoit les TS comme des partenaires essentiels, des « pivots » capables de recréer un lien de confiance et d’accompagner les patients lors de périodes de transition critiques.

Pour elle, le logement social, le soutien aux organismes communautaires (des services essentiels pour cette clientèle) et l’accompagnement des personnes à risque font partie des solutions.

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Voir la personne devant soi

Directrice médicale du projet Maison Mobile, offrant des soins palliatifs aux personnes en situation d’itinérance, la Dre Marie-Hélène Marchand souligne l’ampleur des besoins des personnes sans logis en matière de soins. Celles-ci affichent un taux de cancer 4 fois plus élevé que la moyenne et leur espérance de vie se situe entre 40 et 50 ans, soit la moitié du reste de la population.

Malgré le travail exemplaire réalisé par certaines équipes et cliniques spécialisées, plusieurs embûches persistent : la pratique est peu attrayante pour les médecins, notamment en raison d’enjeux administratifs (difficulté d’obtenir des AMP, facturation, etc.).

La Dre Marchand insiste : il ne s’agit pas d’en demander davantage aux médecins, mais de mieux arrimer les trajectoires. Sur le plan humain, elle parle d’une « posture intérieure » à développer. « Comme médecin, devenir un allié, c’est aider à boucler les boucles… Donner un rendez-vous de suivi à la personne... Trouver un endroit pour lui laisser un message… Voir d’abord la personne devant soi comme une survivante, ayant des forces », illustre-t-elle. Ce changement de perspective peut transformer la dynamique et rétablir la confiance.

Enfin, elle met en valeur plusieurs initiatives prometteuses déjà en place au Québec, mais déplore un manque de moyens financiers, par rapport à d’autres provinces comme l’Ontario. La clinicienne demeure convaincue qu’un meilleur financement peut non seulement améliorer les soins, mais aussi réduire les coûts à long terme.

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Solidifier le filet social

Pour clore ce tour d’horizon, la parole revient au Dr Stanley Vollant, chirurgien et médecin-conseil à la Commission de la santé et des services sociaux des Premières Nations du Québec et du Labrador.

Ce dernier met en lumière la surreprésentation des personnes autochtones (14 %) dans le portrait global de l’itinérance au Québec, alors qu’elles comptent pour environ 2 % de la population. La proportion est encore plus élevée dans certaines régions, comme la Côte-Nord ou l’Abitibi-Témiscamingue.

Au sein même des communautés autochtones, 1 personne sur 10 affirme avoir déjà vécu une situation d’itinérance. Plusieurs de ces personnes migrent ensuite vers les centres urbains. Selon le Dr Vollant, il faut agir en amont, en améliorant les conditions de vie dans les communautés : construire davantage de logements pour éviter les habitations surpeuplées, lutter contre l’insalubrité, renforcer les services et le filet social.

Il souligne par ailleurs la méfiance de plusieurs personnes autochtones envers les institutions. Certaines initiatives existent pour offrir un accompagnement culturellement adapté, mais les ressources demeurent insuffisantes et précaires en raison d’un manque de financement.

Enfin, le médecin d’origine innue insiste sur l’importance d’impliquer les Premiers Peuples dans les différents comités mis en place pour réfléchir sur ces enjeux.

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Rendez-vous du Collège

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